Voyage
Lapilli sursaute, une voix lointaine l'appelle. Il ouvre les yeux, le soleil s'est couché derrière l'océan. Un matelot inquiet lui sourit. Il l'invite à retourner dans sa cabine.
- Monsieur, la météo annonce de fortes rafales de vent pour cette nuit. Le repas va être servi. Il serait bon que vous attendiez l'annonce du premier service. Nombreux sont ceux qui se laissent hypnotiser par les vagues, ils finissent engloutis. La mer est une ensorceleuse, elle garde jalousement ce qu'elle a pris.
Lapilli rit intérieurement, la mer, il l'a connaît bien. Il ne souhaite pas parler à ce jeune marin. La valise et son maudit secret doivent revenir à leur propriétaire. Il y a eu trop de morts pour que cette découverte soit dévoilée au publique. Le matelot croise le regard de Lapilli, il devine qu'un tourment le torture. Lapilli serre davantage la valise, il se rend d'un pas décidé vers sa cabine. Il possède la valise depuis cinq cent quatre-vingts ans.
Depuis ce jour son aspect physique n'a pas changé. La valise le préserve de la vieillesse. Un mal mystérieux le ronge pourtant. Aucun médecin sur cette terre ne parvient à comprendre sa maladie. Il ouvre la valise. Il inscrit sur un vieux parchemin la description d'un objet d'art. Il ferme la valise, Lapilli recule d'un pas pour ne pas la toucher. Un nuage de cristal entoure la valise, il est d'un froid extrême. Si un être vivant le touche, il meurt. Au bout de dix minutes, Lapilli ouvre la valise.
Il trouve la petite statuette Egyptienne. Elle est authentique, cela il le sait. Le bénéfice de la vente de l'objet servira de monnaie d'échange pour un renseignement capital : le lieu où se cache le premier propriétaire de la valise. Lapilli est méfiant, il pense qu'un être maléfique cherche à lui voler la valise. Il souhaite peut-être l'utiliser pour dupliquer des objets maléfiques.
Lapilli n'a aucune preuve, seulement l'intime conviction qu'une ombre noire le suit. Il sent parfois son aura lorsqu'il se trouve seul à contempler un paysage désert. Aujourd'hui a lieu le rendez-vous. Il souhaite ardemment se débarrasser de cette malédiction. Depuis qu'il a trouvé cette valise, elle ne la quitte plus. Plusieurs fois il l'a jetée dans l'océan. Chaque fois il la retrouve dans sa cabine. L'horloge sonne dix heures.
Le mystérieux informateur va bientôt frapper à sa porte. Lapilli attend dans sa cabine, l'horloge a depuis longtemps sonnée ses dix coups. Personne n'est venu, Lapilli est amer. Il range la statue dans la valise. Il s'apprête à quitter le navire. Il sait par expérience qu'il ne doit pas rester trop longtemps au même endroit. Lapilli voyage sans bagage encombrant. Il achète tout ce qu'il a besoin sur place. Un canot à moteur vient de quitter un port proche. Il suit secrètement le navire. Il doit récupérer le passager à la "valise étrange".
Lapilli ouvre la porte de sa cabine. Quelqu'un caché derrière pousse violemment la porte contre Lapilli et l'assomme. L'homme est habillé de noir avec un large chapeau. Il se penche, ouvre la valise puis vole la statuette égyptienne. Il s'apprête à sortir. Après une dernière hésitation il fait demi-tour, il prend la valise. L'inconnu s'enfuit dans la nuit, il laisse la porte ouverte. Lapilli se réveille peu après. Sa tête lui fait mal, il constate le vol. Cela ne l'inquiète pas. Il rejoint le canot à moteur suivant le navire.
Il quitte le bord, de la fumée sort des cheminées du navire. Lapilli la regarde disparaître dans l'aube naissante. Le pilote du canot ne s'est pas retourné pour accueillir son passager. Lapilli frotte sa tête, il regarde à ses pieds la valise qui ne va pas tarder à réapparaître. Il enrage de cette malédiction. Malgré le désagrément, Lapilli sourit. Le voleur va être furieux de cette disparition. Il va l'être doublement, Lapilli a inscrit sur le parchemin « à détruire » l'effacement de sa dernière création après trente minutes.
Il prend toujours cette précaution lors de rendez-vous d'affaire. Il peut annuler le vœu en rayant simplement la phrase. La statuette va cesser d'exister. Lapilli reste sur le bord du canot malgré le risque de tomber à l'eau. Le pilote du canot n'a pas ralenti l'allure. Des gouttelettes d'eau fouettent son visage. Lapilli est entouré par un nuage provoqué par le sillage du canot. Il ferme les yeux, il souhaite que tout cela ne soit qu'un mauvais rêve. Il ouvre brusquement les yeux, une main humide se pose sur son épaule. Quelqu'un accroché à l'arrière du canot vient de surgir de l'eau.
- Alors ! Tu as oublié notre rendez-vous ? Désolé j'ai eu du retard.
Lapilli écarquille les yeux, un fantôme vient de surgir de l'eau.
- Paul ? Tu es revenu de l'enfer pour te venger. Vas-y détruis-moi, j'attends ce moment depuis des années. Cette maudite valise me guérit à chaque fois que l'on tente de me tuer.
- Alors regarde bien ! Où est-elle ta valise ?
La valise n'est pas réapparue auprès de Lapilli. Celui-ci ne comprend pas ce miracle. Paul se retourne, il hurle au pilote de ralentir. Le bruit du moteur et celui des vagues contre la coque ne favorise pas la conversation.
- Lorsque je me suis libéré de l'emprise de ces deux créatures, j'ai vu ce qu'elles nous avaient volé. Nos souvenirs étaient gravés dans leur esprit. Je sais tout ce qui te tourmente. Ton voleur n'est que le créateur du tourbillon maléfique. Il a perdu ses deux serviteurs. Le démon cherche un moyen de les remplacer. Il ne sait pas encore que la valise a un pouvoir immense. Il ne veut qu'une seule chose : récupérer la statuette égyptienne. C'est le chaînon manquant permettant de dominer tous les humains. Avec la statue, il n'aura plus besoin de se cacher. Actuellement il craint le soleil, sa lumière le tuerait. La statue lui permettra de résister aux rayons ardents. Plus rien ne pourra le détruire, il se répandra sur la surface de la terre comme une traînée de poudre.
- Tu es fou ? Tu viens de donner à un instrument du mal, un pouvoir sans limites, pour te débarrasser d'une malédiction qui ne te concerne plus. Pourquoi ?
- Je n'ai pas terminé. J'ai glissé dans la valise l'urne sacrée. J'ai ôté le couvercle pour provoquer son emprisonnement. Avant d'être possédé par le tourbillon, l'homme était un petit voleur vivant dans les rues obscures d'une ville perdue au fond du désert. Quand la statue disparaîtra, il ouvrira la valise pour chercher la réponse à sa défaite. Sa curiosité de voleur sera la plus forte. Regarde ! Tu vois ce brouillard qui recouvre cet océan ? Le navire doit se trouver quelque part de ce côté. Normalement, dans quelques secondes nous allons voir un violent éclair de lumière. Tiens porte ses lunettes par précaution.
Lapilli s'exécute, il ne comprend pas ce que veut son ancien ami. Pourquoi est-il si conciliant ? Avant qu'il n'ouvre la bouche pour poser l'ultime question, une explosion suivie d'une boule de lumière dissout le brouillard. Le bateau apparaît sans autres phénomènes bizarres. Paul rit, il jette ses lunettes dans l'eau. Lapilli ne comprend toujours pas.
- Arrête cette mascarade, explique-moi avant que je te bascule par-dessus bord.
- Cette lumière signifie que le maléfice est retourné dans l'urne. Nous n'avons plus rien à craindre. Tu te souviens, j'étais sur ce bateau. Je t'ai parlé et tu ne m'as pas reconnu. J'étais ce jeune matelot. Ma longue détention ma donné des pouvoirs d'illusionnistes. Je peux changer de formes à l'infini. Depuis ce jour, mon corps ne craint plus aucune forme d'agression. Je vieillis plus lentement que le commun des mortels. Je ne comprends pas cet étrange phénomène, pourtant rien n'est éternel sur cette terre.
Le canot poursuit son chemin sur la mer de glace. Le soleil se couche derrière les icebergs. Lapilli regarde le reflet des derniers rayons mourant sur ces immensités jeunes et éternelles. Chaque jour le soleil naît, grandit puis meurt sur cette mer gelée. Malgré toutes ces années d'errances, Lapilli est toujours émerveillé par ce phénomène. Il se souvient des couchés de soleil près de l'équateur. Les rayons se reflétaient sur le vaste océan.
La boule de feu brûlait l'horizon pour éteindre ses braises ardentes dans les flots. Paul lui tape sur l'épaule, il s'inquiète. Le soir a abaissé son rideau d'étoiles sur le firmament depuis un long moment. Le scintillement se reflète dans les yeux de Lapilli. Paul pense que son ami n'a pas résisté au choc de la vérité.
- Lapilli réveille-toi ! Je ne sais pas où aller. Tu dois m'indiquer où se trouve le comptoir. Trop de questions restent en suspends pour abandonner maintenant.
Lapilli se tourne doucement. Il découvre la présence de Paul.
- Tu affirmes que tout n'est pas terminé. Pourquoi veux-tu rencontrer ces deux hommes ? Si tu as la possibilité de te transformer, rien ne s'oppose à ce que tu deviennes un dragon volant. Tu prends ton envol, tu traverseras cet océan en un clin d'œil.
Paul recule, il se cache le visage. Par intermittence, un être laid et difforme apparaît à la place du corps de Paul.
- Tu n'es pas Paul, le vrai ne risquerait pas sa vie pour aider les autres surtout s'il a été abandonné par son meilleur ami. Tu es le démon de l'urne. Ta mise en scène n'a pas marché. Dévoile-toi, tue-moi afin de finir de souffrir éternellement, je ne t'aiderai pas. Alors tu n'as rien à attendre de moi. Je souhaite en finir avec toute cette histoire. Je suis fatigué de parcourir le monde à la recherche d'une chimère. Si tu veux savoir où se trouve le comptoir : il te suffit de suivre l'étoile du soir jusqu'à la banquise. Maintenant exécute ta sale besogne.
Comme pour confirmer ses dires, la valise réapparaît à ses pieds, fidèle à son maître. "Elle n'obéira jamais à d'autres personnes". Lapilli se souvient à présent de cette phrase. Il commence à comprendre. L'unique propriétaire de la valise : c'est lui. Toutes ses années il ne cherchait que lui-même. Il a cru qu'elle se transmettait par une combinaison mystérieuse, il n'en est rien. A chacune de ses amnésies, il changeait de personnalité donnant l'illusion d'un nouveau serviteur. Paul n'est que sa conscience perdue qui le suit partout.
Il n'est que là pour lui rappeler ses horribles crimes commis lors de son changement de personnalité. Lapilli regarde Paul, le ciel tout autour de lui se brouille. Tout cela lui fait mal à la tête. Paul change de forme pour reprendre son apparence d'origine. Lapilli a l'impression de se voir dans un miroir. La mer, le canot, le pilote tournent autour de lui. Lapilli recule, il se cogne au bord du canot puis tombe à l'eau. Paul a repris sa véritable apparence.
Il sentait que son ami avait subi un choc. Il proférait des phrases incompréhensibles. Il se précipite, il tente de le retenir. Lapilli touche les flots, il s'enfonce dans la mer en furie. Il n'entend pas les cris de Paul donnant les ordres au pilote. Le canot cherche le point de chute de Lapilli. Il n'y a plus rien, l'océan a gardé jalousement son visiteur. Paul est triste, il n'a pas eu le temps de tout lui expliquer : sa longue détention, sa métamorphose sur cette île, la mort de ses geôlières grâce à son évasion géniale.
Paul ne voulait pas lui montrer sa véritable apparence. Il est insupportable d'avouer à soi-même sa disgrâce physique. La mort des deux démons l'a gravement brûlé. Lapilli a cru voir son pire ennemi personnalisé dans Paul. Cette fois-ci la valise ne peut plus l'aider à survivre. A chaque découverte de sa véritable personnalité, Lapilli met quelques jours avant de retrouver ses esprits. La valise ne possède plus les références de ses ondes cérébrales. Trois jours sont nécessaires au réajustement.
Elle réapparaîtra trop tard pour sauver Lapilli. La conscience de Lapilli était toujours là pour le préserver contre lui-même. Aujourd'hui tout est perdu. L'eau glacée entre rapidement dans sa bouche, dans ses poumons. Son sang se refroidit, il se mélange à l'eau de mer. Il n'éprouve plus aucune douleur, juste un bien-être. Il voit les rayons du soleil levant filtrer au travers de la surface de l'eau.
Lapilli s'enfonce rapidement dans les profondeurs. Il ressent pour la première fois de sa vie une agréable sensation de bien-être et de liberté. Lapilli pourrait nager jusqu'à la surface, revenir parmi les hommes. Il ne le souhaite pas car il est enfin débarrassé de cette maudite valise. Lapilli se sent fatigué, il va dormir un peu avant de poursuivre l'exploration de ce nouveau monde.
Il disparaît dans l'obscurité au milieu des poissons argentés. A la surface Paul attend sur le canot. Il souhaite que son ami surgisse de l'eau pour le sauver. La valise est toujours près de lui. Paul l'ouvre, il trouve le parchemin sur lequel il décrit l'objet de ce long voyage : la mort. Paul referme la valise, il lâche rapidement la poignée. Elle est très froide. Il attend près d'elle la suite des événements. Lapilli était le seul à connaître le secret de sa guérison.
La folie lui a fait perdre la vie ainsi que tout espoir. Il regarde l'étoile du soir. Il se dit que même guéri il ne pourra pas retrouver toute sa lucidité. Plus rien ne le retient sur cette terre. Il ordonne au pilote de partir. Paul reste seul au milieu de l'océan assis sur une caisse flottant au gré des courants. Il serre contre lui la valise. Un nuage bleu l'enveloppe. Un bloc de glace de forme humaine sombre dans les profondeurs. Paul rejoint son ami dans l'autre monde. Ils ont tant de chose à se dire après ce long et périlleux voyage.
FIN