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L’école des Anges

 

L’école des anges se trouve sur le flanc d’une montagne, exposée en permanence à un climat printanier. La fonte des neiges a créé, toute proche de l’école, une cascade qui coule en une douce symphonie aquatique. Une partie de la montagne a été creusée pour aménager un plateau luxuriant de végétation. C’est sur cette plate-forme artificielle que le test commence pour les anges au lever du soleil.

 

Un groupe d'enfants s'ébat joyeusement dans un petit plan d'eau. Aucun adulte n'est admis dans le jardin d'éducation, les enfants doivent apprendre seuls la signification du mot éducation. Le son d'un cor retentit, les bambins sortent rapidement de l'eau pour se préparer au combat. Quatre chiens en armure surgissent d'un buisson.

Deux enfants saisissent une lourde branche et fauchent trois des chiens dans leur élan. Les autres enfants se terrent contre un arbre dans l'attente de l'agression finale. Ils ont peur de rater cette première épreuve trop réaliste. Le jeune Lusin fait face au dernier chien. C’est un garçon habituellement timide mais aujourd’hui il se sent bien dans un test enfin digne de son intelligence. L'animal s'apprête à le saisir à la gorge. Lusin roule sur le côté, poussant l’assaillant dans l’eau d’un violent coup de pied. L'animal n'est pas tout à fait un chien. 

La bête bouillonne au contact du liquide, sa dépouille explose en plusieurs fragments qui se plantent dans les troncs d’arbres. Lusin s'est allongé pour éviter les éclats mais l’un d’eux pénètre profondément dans ses chairs, lui arrachant un hurlement de douleur. C'est sa première tentative ratée de quitter le jardin d'enfants. Une main serre brusquement son flanc gauche : Qasida, la seule fille du groupe s'est précipitée au premier cri du garçon. Elle ne craint pas la vue du sang. Lusin reste allongé sur le sol, il a mal. Les autres enfants ne bougent pas, ils ont trop peur.

Les anges ne se rendent pas compte de l'acte héroïque de leur camarade. Le parc se met à flotter comme une image en relief mal réglée. Le groupe est transporté instantanément dans le hall d'entrée de leur foyer. Un adulte, leur éducateur, approche pour leur demander de commenter cette nouvelle expérience. La blessure de Lusin n'a jamais existé. Il se relève, vexé d'avoir été aidé par une fille.

 

— C'est bon maintenant, tu peux me lâcher. Je ne risque plus rien, nous sommes dans notre nursery. Tu vois, notre adulte est ici pour nous rassurer. Quelle pitoyable tentative d'éducation !

 

Qasida se retire à regret, elle aime beaucoup côtoyer ce garçon étrange. L'adulte du nom d'Obit est sans âge. Il les éduque depuis leur arrivée dans le monde des anges.  

 

— Pourquoi cette colère, Lusin, elle ne cherchait qu'à t'aider ? Tu as ressenti la douleur d'un combat perdu d’avance. La compassion doit te libérer de tes doutes, pas les rendre plus désagréables qu'ils ne doivent l'être ? Accepte tes faiblesses, tu en ressortiras grandi d'une expérience gratifiante.

 

Obit s'approche de l'enfant enfermé dans un mutisme profond et lui frotte le dessus de la tête avec sa main. Il reste près du garçon pour attendre sa réaction. Obit sort ensuite un petit carnet pour prendre des notes. Lusin lève le coude pour écarter la main d’Obit, ce n'est plus un bébé maintenant, mais Obit fait mine de ne pas remarquer le geste et s’éloigne pour parler au groupe. 

 

— Bon ! Je crois que les émotions de ce matin ont été vives pour certains. Retournez dans vos alvéoles pour retrouver la paix intérieure. Je vous attendrai pour le repas.

 

Lusin regagne avec un soulagement non dissimulé son logement individuel, la seule partie de lui-même qu'il affectionne le plus au monde. Il entre en scellant bruyamment la porte. Les murs ne sont pas tapissés des habituels dessins enfantins. Les seuls mobiliers qu'il a acceptés sont : un lit, une table, une chaise.

Lusin sent qu'en lui grandit un sentiment supérieur de décision. Il deviendra l'être le plus puissant de cet univers. Les chiens tout à l'heure ne l'effrayaient pas. Il sentait qu'il pouvait les briser dans ses mains nues. Lusin ferme les yeux pour se revoir dans son acte de combat, il s'est blessé avec un morceau de métal. Sa main effleure en vain l'endroit présumé de la blessure.

Il ne ressent plus la douleur, c'est comme un mauvais rêve s'enfuyant avec le temps qui passe. Sa main frotte le mur imaginé par les adultes pour le confiner dans ses rêves d'enfant. Lusin n'est pas dupe de cette chambre trop étroite, son esprit est en effervescence. Il ferme les yeux, les parois explosent, se transformer en poudre volatile. Il vole loin au-dessus de la terre.

 Le vent claque contre son torse découvert. Il n'a pas froid, la lumière du soleil levant se reflète dans ses yeux qu’il vient brusquement d’ouvrir. Il est émerveillé par toute cette beauté grandiose. Depuis sa naissance il rêve de la terre. Lusin ne supporte plus ces images produites par une machine afin de satisfaire une curiosité infantile. Il plonge vers le sol, Lusin veut voir ce qui se trouve sous les nuages. Il veut voir les hommes grouillants à la surface du sol.

 Une vibration diffuse lui indique les limites de son désir. Certains rêves sont interdits, il faut éviter à ses jeunes esprits de rêver d’un monde qu'ils ne connaîtront peut-être jamais. Le cor retentit, il indique le moment du rassemblement. Le repas va bientôt débuter, Lusin souffle, encore un contact avec d’autres enfants. L’illusion est terminée, Lusin est au milieu de la chambre.

Il sort de la chambre, un tapis roulant se déplie devant lui, Lusin n'a qu'un seul choix : l'emprunter. Il circule dans les couloirs pour rejoindre les autres tapis.

Les enfants rient beaucoup de ce jouet sophistiqué. Cela fait longtemps qu'il n'amuse plus Lusin. Qasida le rejoint rapidement, elle profite d'un moment d'égarement pour lui parler.


— Salut ! Lusin, tu t'es encore pris pour un oiseau. Ce n'est pas très sain d'éviter d'étudier notre lune. Elle est notre mère nourricière. J'ai très faim, pas toi ?

 

— Je ne me prends pas pour un oiseau, je veux seulement connaître la terre. Je deviendrai l'ange le plus puissant de notre univers. C'est un endroit sans illusion. Tu vis en te demandant ce que te réserve l'avenir. Pas comme ici où le moindre de nos gestes est contrôlé par une machine. Tu es la seule à me parler, pourquoi tant t'intérêt à mon égard ?

 

Qasida devient rouge, elle baisse le regard en essayant de trouver une échappatoire. Le son du cor la sauve d'une embarrassante explication.          Les tapis se rejoignent en un point central du bâtiment : la salle des repas. C'est un lieu ouvert sur le ciel. Une immense verrière recouvre les longues colonnes de marbre jalonnant les cinq côtés égaux.

Des statues colorées représentent les personnages illustres qui ont marqué l'histoire de leur monde. Lusin ne fait plus attention à Qasida. Il regarde les emplacements vides : un jour son image en relief sera honorée par d'autres enfants.

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